Le corps sensible, terrain de résistance

Un article publié dans le média Lundi Matin

« Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend » … Dans les pas des écoféministes et de penseurs comme Descola, les luttes écologistes effectuent ici un renversement brisant le dualisme Nature/Culture. Or l’exploitation de la nature et la gestion violente du monde par nos sociétés occidentales repose sur ce dualisme, sur cette séparation pratique et intellectuelle d’une « nature » opposée à une « culture ».

Ce système s’ancre dans l’opposition fondatrice du corps et de l’esprit. L’esprit y étant vu supérieur, comme le « chef », et le corps « simple exécutant ». La gravité de ce postulat tient au fait qu’il détruit l’unité de l’humain en lui-même. C’est le premier pas vers la mise à distance. Pour voir la « nature » comme « morte » – et non plus la sentir – ainsi que l’exige l’exploitation, il faut se couper d’elle, donc de notre sensation interne, vivante, ce qui amène à une forme de dissociation. C’est donc dans le rapport avec notre corps et dans la manière dont est structurée sa relation aux autres que prend racine et se continue le système d’oppression et d’exploitation.

Comme les écoféministes l’analysent, colonialisme, patriarcat et écocide sont les manifestations de ce même paradigme et il ne suffit pas d’en combattre les effets pour en venir à bout. Il faut « désactiver son cœur » 1

Car en réalité le cerveau seul ne pense pas, tout le corps pense. De même l’humain seul n’existe pas, nous sommes des holobiontes « jamais seuls » comme le dit le microbiologiste M.A Selosse2

Alors pour vraiment subvertir nos mécanismes internes et se réunifier il faut aussi passer par le corps. Se rendre sensible à son rythme biologique, à ses cycles, à ses besoins propres et enfin, écouter sa révolte. Car les corps se rebellent, bien que la réponse des spécialistes de tout bord soit de tenter de les faire « rentrer dans le rang ». Si la santé mentale est si préoccupante, si tant de personnes sont sous anxiolytiques, ce sont bien les symptômes d’une société qui nous rend malade, qui détruit la vie en nous.

En effet, au-delà des dégâts de l’industrialisation, de la pollution et de l’oppression sur les corps, il y a ceux causés par le régime disciplinaire subi par les êtres pour les faire entrer dans le moule de la rentabilité. La codification des comportements, des gestes quotidiens dès le plus jeune âge agissent comme dispositif d’autocontrôle. Encodant un rapport au monde, une manière normée de vivre, de sentir et d’agir.

Je pratique et j’enseigne au sein d’une École L’École Itsuo Tsuda réunit des dojos qui travaillent… issue du travail du philosophe japonais Itsuo Tsuda qui proposa un chemin de « bifurcation » puissant. C’est par ma propre expérience et par la transmission que j’ai reçue que je sais que l’approche par le corps, alliée à une pensée radicale, permet une réunification de l’humain en lui-même et en la nature. Tsuda a la particularité d’avoir articulé une pensée de sensibilité anarchiste, des pratiques du corps émancipatrices et une compréhension subtile de la philosophie chinoise du Tao. Des outils précieux que j’ai à cœur de partager.

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  1. Isis Labeau-Caberia « ’La tête ne nous sauvera pas’… cette dichotomie artificielle Corps/Esprit, Nature/Culture. Pour cela nous avons besoin d’approches nous permettant de nous réunifier à nous-même. ↩︎
  2.  Marc-André Selosse, Jamais seul, Acte sud,… ↩︎